Trip-Dream

TRIP-DREAM               : 1ère Partie.

Il ouvre la porte, d'un coup sec, comme l'aurait fait la main d'un bourreau. Des formes fantomatiques apparaissent dans l'obscurité, semblant s'approcher de l'homme, qui recule d'un pas. Il hésite un temps, puis finit par avancer un pied timide sur le sol froid du couloir. Peter ne contrôle plus son esprit. il agit comme une machine, sans comprendre le sens de ses gestes. A la fois effrayé et déterminé, il marche les yeux écarquillés, regardant tour à tour tous les recoins ombragés de la pièce. Une masse s'impose dans son cœur et écrase ses poumons. Le temps n'est plus aussi rapide, comme figé. Peter reste un instant planté au milieu du couloir - observé par la minuscule araignée du plafond - ne sachant que faire. Cet air est bien connu. Un sentiment étrange, envahisseur. Une incompréhension totale. Pourquoi est-il là? Que fait-il? Comment s'explique le mal-être qu'il ressent chaque jour? Il ne l'explique pas, il le ressent juste et le retranscrit à travers l'écriture. En effet, Peter, écrivain à ses heures, a déjà publié deux romans: Un sur la condition humaine, un sur la vie quotidienne des femmes. Le corps de Peter dirige son esprit, comme si il voulait lancer un message à son propriétaire. L'homme descend lentement les escaliers pour ne réveiller personne, et entre dans sa cuisine, faiblement éclairée par un hublot solitaire. Ouvrant le frigidaire, Peter découvre une formidable pâtisserie, qui semble le provoquer , comme pour lui dire: " je suis plutôt belle à regarder hein? ". Trois jours que Peter n'y touche pas, trois jours qu'il ne dort plus. Il se lance des défis, travaille son recueil de nouvelles, et passe depuis une semaine des nuits blanches répétées. Il pense trop, mange trop, rêve trop. Sa femme ne supporte plus ses crises de colères journalières et ne sait comment aider l'amour de sa vie. Depuis plus d'un an, Peter ne partage plus aucun loisir avec ses enfants, mange pour trois et passe ses nuits au salon, une plume à la main. La journée ,il marche seul dans un parc près de chez lui, les yeux en l'air, l'oreille à l'affût, écoutant les moindres bruits de vie qui l'entoure. Il s'allonge dans l'herbe, observe pendant des heures une simple mère célibataire, le comportement d'un animal, ou un couple de personnes âgées. Il ne peut s'empêcher d'ouvrir son esprit, d'imaginer son monde à lui. Il aime sa famille, ses amis, mais une impasse est néanmoins présente. Son cerveau est comme enfermé dans une cage, ses sentiments bloqués à l'intérieur. Personne ne peut comprendre ce que lui-même ne saisit pas. Il est souvent immobile physiquement et psychologiquement. La nature, la musique, et l'écriture seul le tire de son emprisonnement. C'est pourtant un homme plein d'humour, qui aime partager ses divers points de vues et qui est toujours aimable avec les personnes qui l'entourent. Heureusement, la monotonie de sa vie  n'entrave pas son inspiration. Au contraire, elle l'attise, l'alimente, ce qui lui permet malgré tout d'apporter une certaine touche de nouveauté dans son existence.
Cette nuit, Peter est particulièrement tendu. Il sait que Rose, sa femme, a l'oreille fine, et il ne désire pas qu'elle s'énerve encore sur le décalage de ses nuits. Il s'installe à une table basse, allume le lampadaire, prend une cigarette et une feuille vierge. Cette nuit commence l'une de ses nouvelles, encore remplie d'espoir et de magie. Peter rédige quelques idées, met en place le plan de son texte, mais il ne se concentre plus comme la nuit précédente. Cette fois, la tentation est trop forte. L'homme qui connaît ses limites, ses pêchés, ses défauts ne parvient pourtant pas à remettre tout en ordre. Il résiste, essaye de ne pas bouger de sa chaise, mais son corps a déjà décidé de ne pas lui obéir. Peter se lève d'un coup, marche rapidement jusqu'à la cuisine, et s'empare de l'éclair au café. " J'ai gagné " semble dire le gâteau, mais l'écrivain ne l'écoute pas et mange goulûment sans penser aux conséquences. C'est souvent un processus cyclique : On prend, on aime, on regrette. Et ainsi de suite. L'homme se remet à son ouvrage, et se penche sur un sujet qu'il évitait depuis plusieurs jours : L'allure d'une femme aperçue un mois plus tôt à l'école primaire de son fils, et qui le toucha éperdument, personnellement, sans trop comprendre pourquoi. Peut-être l'étendue de son regard triste, de ses yeux bleus rêveurs?
Au début, il ne s'inquiéta pas de la curiosité qu'il éprouva à l'égard de la jeune femme, mais bientôt, elle devint omniprésente dans sa tête, son image fraîche et rosée réapparaissant sans cesse. Il se mit alors à la décrire, à imaginer son histoire passionnée, bouleversante. A la fois Peter souhaite rencontrer la jeune femme, à la fois il préfère y songer et dresser un portrait irréel et bien plus attrayant. Pourtant, Peter y pense de plus en plus. Il croit bien que son personnage ressemble réellement à la véritable femme qu'il croise à l'école. Son allure élégante, spontanée, et féminine danse, virevolte dans sa tête. Peter écrit très vite, copie des pages et des pages, tellement il est obnubilé par la beauté et le charisme de cette inconnue. Il pose sa plume, et rejoint son épouse, meurtri, fautif. Une fois allongé, il regarde longuement le corps de Rose tourné sur le côté, le drap remonté jusqu'au visage. Il se force à fermer les yeux, et finit par sombrer dans un sommeil lourd, agité.
6h01. Peter aperçoit son teint dans le miroir de la salle de bain, et ouvre ses grands yeux dont les larges cernes violettes font ressortir pâleur et fatigue. Rose, devant son bol, médite, seule. Ses doux cheveux pendent le long de son épaule, et son visage, bien que marqué d'un trouble grandissant, est d'une pureté aussi rare qu'une pierre précieuse. En apercevant son mari, elle lève les yeux, comprend que celui-ci n'a pas beaucoup dormi et retombe nez à nez avec son chocolat chaud, qui désormais, n'est plus tout à fait chaud. Sans un mot, ils se lèvent, s'assoient, mangent, baissent la tête, la relèvent. Soudain, Rose, une main sur son bol, se lève frénétiquement et tape son poing sur le bord de la table.
" Ca suffit, Peter. Je fais de mon mieux pour te comprendre, et t'aider, mais si tu ne prononces pas un seul mot, je n'arriverai jamais à te comprendre. Cela fait maintenant un an ou plus que cela dure, et les enfants en souffrent. Ils ne sont pas bêtes. Ils voient que leur père est ailleurs. Ils se demandent même si tu les aimes. Et chéri, bien sûr que tu les aimes profondément, mais comment veux tu qu'ils le sachent si tu ne leur montres aucun signe d'amour? On ne passe plus aucune nuit ensemble depuis que tu passes tout ce temps à écrire, et j'aime te voir écrire, et lire tes romans magnifiques. mais il y a un temps pour écrire, et un temps pour passer du temps avec les gens que tu aimes, Peter ! "
Elle souffle un bon coup et reprend :
" Tu es dans les nuages en permanence. J'essaye parfois de capter ton regard pour décerner ton problème, ou tes problèmes. J'en ai assez de cet atmosphère! De ce silence glacial dès que tu rentres à la maison. De tout ce que tu manges comme une adolescente boulimique. Tu n'as même plus aucun respect quand on reçoit des invités par  exemple. Tu restes dans ton monde et oublis que des dizaines de personnes comptent sur toi. Tu ne nous communiques plus rien. Je ne t'ai pas vu sourire depuis ..... Je ne sais même plus. Enfin... "
Rose s'interrompt et s'assoit, lassée de la vie qu'ils mènent. Peter se lève doucement, et d'une main pleine de tendresse, caresse le visage de Rose, qui le regarde les yeux embués. Peter se rapproche de son visage et lui chuchote:
- Je ne veux pas te faire souffrir, ni toi, ni les enfants. Je Perd goût aux choses, et c'est vrai que je ne vous facilite pas la vie. J'essaye de me comprendre. En réalité je me fais du mal à moi-même, et en passant je vous fais involontairement souffrir. J'essaye en écrivant de me trouver, et comme mes pensées sont trop nombreuses la nuit, j'utilise tout ce temps pour moi. Je souffre même maintenant, parce qu'aucun mot n'explique mon mal-être.  Ce n'est pas ta faute. Je crois qu'on s'est embarqué dans une vie trop rythmé, pas assez lyrique pour moi.
- Que veux tu que je fasse! J'ai un travail à l'épicerie, et je tiens à ce que tout soit bien fait. Il y a les enfants et l'école... Les courses, le ménage. Crois moi, j'aimerai aussi un peu plus de temps pour rêver avec toi ! De plus, tu exagères, ta vie n'est pas si banale que ça. Regarde, tu passes ton temps dehors, à observer tout ce qui t'entoure. Je suis enfermée toute la journée pour faire tourner l'épicerie pendant que toi, tu profites du grand air.
- Alors démissionne.
- Tu es si égoïste Peter! Qui ferai tourner la maison? Etre écrivain, c'est magique, mais pour ce qui est de l'argent, c'est une autre histoire! Tu joues cet écrivain exilé, mélancolique, et seul avec lui-même, mais tu nous oublis!
- Alors vient avec moi au meeting de l'écriture. Donne moi ton avis lorsque je te tend quelques lignes. Je sais qu'on a pas les mêmes goûts, mais j'ai souvent voulu t'emmener dans mes rêves comme tu dis. Seulement tu n'étais jamais partante. Jamais disponible, Jamais un peu détaché de la vie qu'on mène. Il faut que je m'évade de ce monde de temps en temps tu comprends? Avec les viols, les attentats, les meurtres, le racisme, l'apparence, les étiquettes, les suicidaires, les solitaires, le cancer, les clichés, les règles et les principes! Comment tu fais pour être aussi terre à terre. Ce monde ne te fais pas peur? A moi, il m'effraye. Et je préfère de loin mon monde à moi.
- Peter, ce monde n'existe pas! Alors évidemment que tu souffres! Evidemment que le monde regorge d'atrocités, mais si tu ne les affrontes pas, tu ne seras jamais heureux!
Le regard plein de rage, les cheveux ébouriffés, Rose sort de la pièce, laissant Peter Perplexe. Lorsque l'on se remet en question, on ne le fait pas à moitié en général. C'est dur de savoir que l'on fait du mal. Qu'une simple incompréhension ne met pas en péril qu'une seule et même personne. D'admettre ses faiblesses et ses torts. Seulement, pour Peter, c'est plus que nécessaire.
" Il faut que je change d'état d'esprit " se dit-il, et il n'est pas le seul à vouloir changer, et ça, c'est le monde qui l'affirme.

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Dernière mise à jour de cette page le 16/10/2008

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